lireKressmanTaylorCe petit livre est un phénomène. Étonnant de trouver une telle intensité dramatique dans une nouvelle épistolaire. En effet, ce genre parfois désuet est le plus souvent propice aux rappels de correspondances d’écrivains célèbres, d’amoureux historiques (légendaires ou non), des grands de ce monde.

Le sujet ? une amitié profonde dans le milieu des marchands de tableau, un des deux -juif- reste au États-Unis, laissant son associé -allemand- rentrer en Allemagne pour développer la galerie au début des années 30. Ce dernier observe avec circonspection et doutes la montée au pouvoir d’Hitler, pour finir par adhérer avec timidité puis un enthousiasme sordide au National-Socialisme.

L’intensité dramatique émanant de ces correspondances est terrible.

En filigrane l’histoire avec un grand H est glaçante.

Tout comme pour le film « Le dictateur » de Charlie Chaplin, on est surpris du fort pouvoir prémonitoire dont font preuve leurs auteurs. En effet, Inconnu à cette adresse a été publié dès 1938.

Kathrine Kressman Taylor, d’origine allemande, a puisé son inspiration dans des lettres réelles échangées entre américains et allemands. Toute la matière essentielle à son récit existait : les doutes sur la crédibilité d’Adolph Hitler, les interrogations sur sa stature d’homme d’État,  puis la manipulation et l’adhésion en masse de la population allemande, la passivité, la lâcheté et l’implication surréaliste du peuple allemand aux thèses les plus abjectes…

 

bibliothérapie et histoire

Kathrine Kressman Taylor

Rédactrice dans la publicité Kathrine Kressman (épouse Taylor) possède un style précis et percutant. Par le prisme des correspondances entre Max Eisenstein et Martin Schulse (de 1932 à 1934) , l’irrépressible ascension du nazisme prend place : lieux, personnages, et dates.

Les premières lettres sont chaleureuses, fraternelles, et se succèdent avec bonheur : les liens puissants entre les deux amis sont évoqués. Plus que deux amis, Martin et Max sont presque frères.

Inexorablement, la marche en avant de l’Histoire laisse la place aux doutes. Max s’interroge et demande l’avis éclairé et du terrain de son ami Martin.

Celui-ci est tout d’abord suspicieux et dubitatif, Hitler ne lui semble pas crédible comme alternative politique. Il raille presque ses partisans.

Puis, lentement mais implacablement, sa position vacille, guidé par son intérêt tout autant que par fanatisme, la dérive est totale.

En quelques mois, le bon père de famille aimant et bienveillant, bascule dans une idéologie abjecte et semble totalement convaincu par les thèses nazies les plus extrêmes.

Histoire et bibliothérapie

Son ascension au sein de l’appareil d’État le persuade du bien-fondé de ses convictions.

Jusqu’à l’horreur la plus absolue.

Bien loin de Munich, Max assiste depuis San-Francisco avec effroi à l’horreur de l’évolution de l’Allemagne. Et au parcours meurtrier de son « vieil » ami.

Impuissant à distance, mais ayant tout compris du fonctionnement totalitaire de la société national-socialiste, il tentera alors de se venger par le biais de la censure en changeant le ton de ses lettres pour compromettre son ex-associé.

« Inconnu à cette adresse » est un chef d’œuvre de la littérature américaine. Salué comme tel par la critique dès sa sortie, ce petit livre est diaboliquement efficace. Son suspens est réel, renforcé tant par les situations et l’histoire que par sa construction : de belles lettres chaleureuses et pleines de bonheur du début, passant par des correspondances plus brèves et formelles suivant la montée du nazisme, puis quelques mots diaboliques et glaciaux échangés au paroxysme du récit.

 

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A lire (dès 13 ans) par tous les passionnés par l’Histoire, les amateurs de littérature (la forme de ce livre est géniale), et les observateurs éveillés des comportements humains.

Bibliothérapie et Histoire font bon ménage.